Article trouvé dans la revue MEP numéro 621 de janvier 2026.
Photo : la belle et la bête, les deux visages de la Thaïlande (aéroport de Bangkok)

L’événement le plus marquant survenu en 2025 est bien évidemment la guerre d’une semaine qui a vu s’opposer Cambodge et Thaïlande. Un accord de paix avait été conclu mais son application laborieuse a finalement débouché sur une reprise des combats le dimanche 7 décembre. Cet affrontement est toujours en cours à l’heure où nous rédigeons cet article.
Des heurts d’une violence inattendue
Une escarmouche entre patrouilles a entrainé la mort d’un soldat cambodgien en mai 2025. Depuis le mois suivant, la frontière terrestre est fermée. La montée progressive de la tension a débouché sur des combats acharnés entre les deux belligérants du 24 au 28 juillet. De l’artillerie lourde, notamment des bombes à sous-munitions, fut déployée ; des blindés lourds et des avions de chasse F16 côté thaïlandais, des batteries d’obus BM21 côté cambodgien. Si l’on s’en tient à la période susmentionnée, 21 morts sont à déplorer en Thaïlande, 13 au Cambodge. De part et d’autre de la frontière les victimes sont majoritairement des civils. Les blessés sont difficiles à dénombrer. Les autorités respectives estimaient le nombre de déplacés à 138 000 côté Siam, 80 000 côté pays khmer. Depuis Phnom Penh, le ministère du travail chiffre à 920 000 le nombre de ses compatriotes travailleurs migrants revenus de Thaïlande en quelques jours. L’emblématique temple angkorien de Preah Vihéar, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO a subit un bombardement volontaire. Les démineurs cambodgiens ont relevé 142 impacts, dont 22 jugés graves, provenant de roquettes de 155 et 125 mm, de bombes à sous-munitions et de tirs de drones.* Ces dégâts sur des pierres posées au XIᵉ siècle sont irréversibles, en particulier sur les sculptures et bas-reliefs. Une partie du territoire national a été brièvement occupée. Les écoles ont fermé. Le secteur du tourisme souffre tout particulièrement dans les provinces frontalières et même au-delà. En 2025, Angkor a reçu moins de visiteurs étrangers qu’en 2024. Le directeur d’une galerie d’art de la ville de Siem Réap nous confie : « La saison touristique est censée avoir commencé mais devant la quasi-absence de visiteurs, j’ai décidé de fermer mon établissement. » Les pertes économiques sont transfrontalières. Plusieurs enseignes thaïlandaises fortement implantées au Cambodge ont dû plier bagage. Les petites entreprises ancrées localement résistent. Le propriétaire thaïlandais d’un restaurant thaï de Phnom Penh témoigne : « Depuis le début de la guerre, mes compatriotes préfèrent se faire livrer plutôt que de consommer sur place. » Il semble néanmoins plus dangereux d’être Cambodgien en terre siamoise que l’inverse. Au commencement des hostilités, des agressions xénophobes ont été signalées.
Le cessez-le-feu n’a point tenu. Des tirs d’armes légères et lourdes retentissaient épisodiquement. Plusieurs fantassins thaïlandais ont piétiné des mines à la frontière sans que l’on sache si leur pose était ancienne ou récente. Après quatre mois donc les hostilités ont repris. Les répercutions de la deuxième phase de cette guerre paraissent aussi graves que celles de la première. Le nombre de déplacés est encore plus élevé. Le temple hindouiste de Ta Krabey datant du XIe siècle a été détruit à coup d’obus de char d’assaut. Une Cambodgienne de la zone frontalière raconte comment elle a fuit de nuit : « La première fois, nous ne pensions pas que l’attaque allait durer alors nous ne sommes pas partis immédiatement. Malheureusement quand j’ai pris la décision de nous réfugier à Siem Réap avec mon mari et nos deux enfants, plus aucun véhicule n’était disponible. Alors nous avons pris notre motocyclette et seulement quelque nourriture et habits. Cette fois-ci, le casino dans lequel je travaillais a été bombardé. Le gardien a été tué ainsi que des Chinois. Lorsque j’ai entendu l’explosion, j’ai dit à mon mari que nous devions immédiatement quitter notre province. Quand nous sommes arrivés au monastère qui nous accueille provisoirement, j’ai appris qu’un autocar avait subi l’attaque nocturne meurtrière d’un drone sur la route que nous avions empruntée. »
Des raisons obscures
Force est de constater qu’en 700 ans de voisinage, jamais les deux pays n’ont su tisser de relations harmonieuses à moyen terme. Les Siamois avaient pourtant adopté la culture khmère ambiante à l’époque d’Angkor. La montée historique de l’opposition coïncida avec la fondation du royaume de Siam en 1351 et le déclin de l’Empire. L’armée siamoise mis à sac la capitale impériale en 1431. Elle fut définitivement abandonnée par les Khmers. L’influence grandissante du royaume voisin se traduisit au fil des siècles par des pertes territoriales. À l’aube de la colonisation, on peut même considérer que le Cambodge était devenu un vassal du Siam. Pourtant en 1907, la puissance protectrice des pays d’Indochine arracha le traité franco-siamois qui précise le tracé actuel de la frontière. Ainsi le pays khmer récupéra six provinces du Nord-Ouest. Ce n’est qu’après l’adoption de la dénomination royaume de Thaïlande que les nationalistes dénoncèrent le traité en 1940 à la faveur de la torpeur de la seconde guerre mondiale. La soi-disante contradiction entre les cartes et le texte n’a jamais été reconnue par la communauté internationale. L’incompréhension provient vraisemblablement du décalage entre frontière de démarcation et frontière naturelle. La chaîne du Dangrek sépare la Thaïlande au Nord du Cambodge au Sud. Le tracé frontalier suit la ligne de séparation des eaux : en haut, la Thaïlande ; en bas (pentes et plaine), le Cambodge. Mais quatre temples angkoriens surplombant la falaise furent placés côté khmer. Les logiques politique et géographique ne coïncident donc pas. Or en 1941, la toute nouvelle Thaïlande annexa le tiers ouest du pays khmer jusqu’à la défaite japonaise. En juin 1979, l’armée thaïlandaise expulsa des dizaines de milliers de réfugiés cambodgiens fuyant les Khmers rouges et l’occupant vietnamien. Leur passage forcé par les champs de mines entraina la mort de milliers d’entre aux. En janvier 2003, des manifestants manipulés par le gouvernement incendièrent l’ambassade de Thaïlande à Phnom Penh. Entre 2008 et 2011, des heurts sporadiques entre les deux armées dans la région de Preah Vihéar suite au classement du temple ont engendré la perte d’au moins plusieurs dizaines de soldats. Notons toutefois qu’entre 2020 et 2024, les dirigeants au pouvoir s’entendirent suffisamment bien pour faire disparaître chez le voisin des opposants politiques respectifs.
Au-delà du contentieux historique, le conflit actuel semble trouver sa source dans la politique thaïlandaise et le gangstérisme cambodgien. Les autorités du pays du sourire reprochent aux dirigeants cambodgiens d’héberger des trafiquants d’êtres humains se livrant aux escroqueries en ligne. Phnom Penh a ainsi fait arrêter près de 3500 escrocs en quelques mois. L’immense majorité d’entre eux sont des étrangers asiatiques, principalement des ressortissants chinois dont un grand nombre d’esclaves. Il est néanmoins hardi d’évaluer la sincérité des puissants dans ces démantèlements. Sur le plan politique interne à la Thaïlande, les militaires ont réussi 13 coups d’Etat de 1932 à 2014. Si jusque là, une bonne partie de la population approuvait un certain retour contraint à l’ordre, il ne semble pas que se soit encore le cas aujourd’hui. À présent, l’armée s’ingénie donc à trouver d’autres voies de contrôle du pouvoir. Même si dans l’escalade progressive de la violence les tords sont partagés, il n’est pas interdit d’imaginer que les gradés militaires thaïlandais voulaient cette guerre, qu’ils l’ont préméditée, qu’ils ont tout mis en œuvre pour qu’elle advienne car l’avantage politique qu’ils en tirent est réel. Avouons qu’ils ont bien été aidés en ce but par la famille Hun au pouvoir à Phnom Penh depuis 1985. Le patriarche a rendu publique une conversation privée compromettante avec la Première ministre thaïlandaise. Cette trahison a entrainé la destitution du chef du gouvernement. L’occasion était trop belle et étant donné l’intensité de la crise frontalière, l’armée a imposé sans peine son successeur, un civil certes mais un civil à sa botte.
Des voies possibles
Il est tentant de comparer les relations khmero-siamoises aux relations entre pays contigus de niveaux de vie différents comme par exemple entre les Comores et la France. Pourtant cosignataire, le pays thaï avec ses plus de 70 millions d’habitants (2024) ne respecte point les accords de paix de Paris sur le Cambodge de 1991 qui prévoyaient le respect de l’intégrité territorial de son voisin de 17 millions d’habitants (2024). En octobre 2025, un accord de paix a été ratifié sous l’égide de la Malaisie qui préside l’association des nations du Sud-Est asiatique. Sa mise en application n’était pas linéaire mais fluctuait au gré de la mauvaise foi des parties : commentaires publiques provocants et jets de pierres sur les soldats adverses à l’actif des Cambodgiens, incursions, poses de fils barbelés, aspersions aériennes de fumées toxiques, diffusion d’aboiements et de cris de fantômes par haut-parleurs à l’actif des Thaïlandais. Ajoutons que les militaires siamois détiennent toujours 18 soldats cambodgiens capturés à la frontière le 29 juillet 2025. Ceux-ci ne sont pas considérés comme détenus de droit commun. Or ils ne peuvent être considérés comme prisonniers de guerre ayant été pris peu après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu. Il s’agit donc d’otages. Le comité national olympique cambodgien a choisi d’envoyer une délégation réduite au jeux du Sud-Est asiatique organisés à Bangkok avant de la retirer purement et simplement. La mise en œuvre de l’accord est à présent suspendue.
Une réelle proximité culturelle existe entre les deux peuples alors que leurs dirigeants s’opposent radicalement. Notons que l’exact inverse prévaut quant aux relations avec l’autre encombrant voisin, le Vietnam. Il n’est donc pas illusoire d’espérer la construction d’une paix durable. Hélas de part et d’autre les gouvernants se complaisent dans une posture faussement sacrificielle de protecteur de la nation. Qu’il s’agisse de la bannière rayée ou de la bannière à l’effigie du temple d’Angkor Vat, le pouvoir politique est entre les mains de militaires. Côté thaïlandais, une poignée de pacifistes lutte malgré l’hostilité globale de la population vis à vis des khmers. Côté cambodgien, l’opinion publique est inexistante et le sentiment d’être victime innocente est très partagé.
* Rapport recueilli par Brice Pedroletti, envoyé spécial du Monde, en novembre 2025










